• Facebook
  • Twitter
  • Google +

Un visage ingrat

Un visage ingrat - Bonnie Macias

Il faut que je vous parle d’un problème qui m’empoisonnait la vie.

L’autre soir, je flânais sur la rue Ste-Catherine, et comme à mon habitude, je me regardais dans tout ce qui pouvait refléter l’image de mon visage : le grand miroir teinté bronze et légèrement écaillé jouxtant la porte d’une brasserie ; la vitrine d’un commerçant dans laquelle ma silhouette se superposait en filigrane sur un étalage d’escarpins, de robes légères, ou que sais-je d’autre ! De toute manière, je ne m’intéressais pas à la marchandise, et encore moins aux prix. Ce qui pouvait paraître évident chez une jeune femme ordinaire, ne l’était pas pour moi. Non que je me considérasse comme extraordinaire, mais mes préoccupations étaient ailleurs : mon visage ! C’était ça mon problème.

Ce qui est curieux, c’est que chez moi, devant le miroir, je ne le vois pas. Je suis dotée d’une frimousse normale, assez mignonne, que j’aime à maquiller, et le plus souvent, je suis extrêmement satisfaite du résultat. Je me dis chaque fois, « C’est aujourd’hui que je vais enfin le rencontrer. » Il va m’apparaître au restaurant où je siroterai une orangeade, confortablement installée, solitaire, à une table sur la terrasse. Peut-être vais-je le voir venir vers moi, assise sur un banc dans le coin ombragé, un livre à la main, mais le regard en embuscade sur les passants. Ou bien, je l’espère, m’abordant sur le quai du métro pour me demander un renseignement sur sa destination.

Chaque fois, je sors confiante pour aller me promener dans les rues, et c’est là que commence mon angoisse : suis-je assez jolie ? Alors, je ne peux m’empêcher de le vérifier autant que possible, et c’est toujours la même chose, l’obsession des miroirs.

Ainsi, l’autre soir, disais-je, j’étais sur la rue Ste-Catherine à me ronger les sangs devant mes reflets sournois. Je devais passer pour une folle à rester de longues minutes face à une stupide surface réfléchissante. Grimacer des mimiques, dans l’espoir de déceler le moindre défaut sur mon visage, qui n’était plus celui que j’avais vu dans ma salle de bains, me semblait parfaitement farfelu, mais je n’y pouvais rien, il fallait que je le fasse.

J’en avais tellement conscience, que je sursautai quand, dans mon dos, une voix masculine m’interpela :

- Vous vous trouvez si moche ?

Je vis soudain dans le miroir, la silhouette que je n’avais pas distinguée, tant j’étais accaparée par mon visage. Je me suis retournée et suis tombée en extase : j’avais la certitude que c’était lui. Nous avons passé la soirée devant un verre, à parler de tout et de rien, quand arrivèrent les choses sérieuses : nos professions. Quand il m’a annoncé travailler dans la médecine esthétique, j’ai pris peur... je me suis sauvée !

Je suis libérée de cette obsession aujourd’hui.

À propos de l’auteur :

author